Cardinal Laurent Monsengwo Pasignya : Le pape lui-même a précisé que ses conseillers du C9 étaient choisis à titre personnel. Il a dit qu’il nous avait choisi parce qu’il nous connaissait. Mon rôle n’est pas tout à fait de représenter l’Afrique dans ce conseil, mais d’y apporter mon regard personnel, sans doute africain, sur le gouvernement d’une Église catholique qui est universelle. Dans nos activités, nous cherchons à voir l’intérêt de l’ensemble de l’Église et pas d’une seule région.
Tous les deux mois, nous travaillons sur des thèmes en vue d’une réunion à laquelle ils sont discutés à Rome avec le Saint-Père et les autres conseillers. Le secrétaire du C9, Mgr Marcello Semeraro, nous envoie les sujets à travailler. Entre nous, nous les surnommons pour rire nos « devoirs à domicile ». Chacun de nous prépare sa contribution, l’envoie au secrétaire qui la diffuse à tous les membres. En ce qui me concerne, j’ai eu notamment à travailler sur le dialogue œcuménique [avec les autres chrétiens], ainsi que sur la réforme menée par le pape St Pie X (1835-1914).
En réunion du C9, nous essayons toujours d’arriver à un consensus. Si on n’y arrive pas d’emblée, le pape intervient pour diriger le travail vers ce qu’il souhaite, et au final, on arrive toujours à s’accorder.
Les gens ont raconté beaucoup de choses fausses sur ce synode. Le Saint-Père a fait une mise au point pour dire que ce rassemblement d’évêques n’avait pas pour objet d’abandonner le modèle de la famille chrétienne. On l’a un peu oublié, mais le pape François a donné de nombreuses catéchèses sur le thème de la famille, qui lui est cher. Rien de la doctrine biblique n’a été abandonné, et ce n’est pas le projet de ce synode : la famille dans le plan de Dieu, c’est un homme, une femme et des enfants ! Le seigneur Jésus Christ nous a confié la famille comme une institution. La famille est fondamentale dans la société. Si nous voulons que la société tienne le coup, la famille doit être promue. Les hommes politiques tout comme les hommes religieux doivent se mettre dans cette ligne et mettre la famille au centre.
Les évêques africains demandent qu’on leur donne Jésus Christ, qui est venu nous donner la vie ! Il nous a enseigné qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour les autres. Si l’homme et la femme se donnent leur vie l’un à l’autre, comme Jésus a donné la sienne, alors l’amour est là. Bien sûr c’est un modèle. Il y en a qui n’y arrivent pas, qui ont eu des petits ennuis de parcours. Ceux-là, il faut qu’on les accompagne. Jésus ne les condamne pas, mais il leur dit « va, et ne pêche plus ! »
Je ne crois pas que l’Afrique ait des sujets de préoccupation si différents sur la famille des autres continents. L’Afrique n’est pas hors de la mondialisation. La polygamie existe dans 80% des régions du monde, ce n’est pas un problème seulement africain. En Afrique, comme dans les autres continents, il y a des gens laissés de côté, nous devons les aider. À Kinshasa, nous avons mis en place des structures pour accompagner les familles. Ce sont tantôt des mamans, tantôt des prêtres expérimentés ou bien encore des pères de famille réussis qui mènent ces accompagnements dans les paroisses et communautés ecclésiales de base.
J’étais à Philadelphie lors du voyage du pape là-bas. Le cardinal Robert Sarah a fait une conférence. Et je peux dire que j’ai vu beaucoup d’Américains qui sont venus remercier le cardinal de son exposé. Le cardinal Sarah tient à ce que l’évangile soit annoncé, et que cette annonce ne soit pas biaisée par une civilisation.
Mais c’est vrai, cela existe !
L’arrivé de ce pape a beaucoup changé les choses ! Déjà, le fait que le Saint-Père s’entoure de cardinaux basés dans leurs pays a été très bien perçu en Afrique. Mais surtout, le pape François a changé les orientations de l’Église pour la pousser à aller vers les plus pauvres et vers ce qu’il appelle les périphéries, ceux qui sont laissés pour compte. Cette orientation vers les pauvres est plus qu’une priorité, c’est une nouvelle direction, et elle concerne tous les fidèles. Le Saint-Père nous dit : Allez annoncer l’évangile, et surtout aux plus pauvres ! Et lui-même incarne ce qu’il dit, c’est fort !
Le Saint-Père ne connaissait pas beaucoup l’Afrique, c’est vrai. Mais ce qui est formidable, c’est qu’il y va là où l’on souffre. S’il n’y avait pas eu l’épidémie Ebola, il y serait d’ailleurs allé plus tôt. Il va en République centrafricaine, un pays où l’on a essayé un processus de réconciliation qui marche tant bien que mal. Le pape sait que c’est compliqué, que les gens ont souffert, donc il y va ! En Ouganda, il va célébrer le 50e anniversaire des martyrs du pays et la fondation du Symposium des conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SCEAM), encouragée en son temps par le pape Paul VI à Kampala. J’en attends un nouveau souffle !
Je ne sais pas, il y pense probablement. Je sais qu’il a été invité. Mais il a tellement de choses dans son agenda ! Normalement ce sont les conférences épiscopales qui invitent le Saint-Père, mais ces derniers temps les gouvernements le font aussi.
Je lui en ai parlé, mais sa réponse me concerne.
(Rires.)
L’écoute de la part du Saint-Père ne vient pas des personnes qui sont à Rome. Nous avons la possibilité de nous faire entendre depuis là où nous sommes. Entre évêques africains, nous nous rencontrons aussi régulièrement depuis longtemps au sein du SCEAM. À Kinshasa, j’ai un téléphone en ligne directe avec le Saint Père ! Si c’est nécessaire et que je ressens le besoin de lui dire des choses, je l’appelle et il m’écoute ! Le Saint-Père s’appuie beaucoup sur les évêques chez eux, et c’est tant mieux.